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Christophe Guibert, du surf à  la sociologie

Christophe Guibert
Christophe Guibert

Local vendéen, le sociologue Christophe Guibert se penche depuis quelques années sur nos comportements et s'applique à  comprendre l'envers du décor du monde stéréotypé du surf. Bilan, le surf n'a pas d'idéologie, il est juste ce que nous en faison

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Mango-surf : Bonjour Christophe, peux-tu te présenter à  nos lecteurs ?

Christophe Guibert : J'habite à  Brétignolles depuis 7 ans et la fin de mes études à  Nantes. Je suis actuellement chargé de cours à  l'université de Nantes, d'Angers et dans des établissements du supérieur (CNAM, Ecole de management, Ecole du supérieur des métiers du social à  la Roche sur Yon). Je suis également chercheur associé au Centre nantais de sociologie, laboratoire rattaché à  l'université de Nantes. J'alterne donc des activités scientifiques, d'enseignement ainsi que des contrats en tant que consultant pour des cabinets d'études et de conseil.

Par ailleurs, je suis passionné de surf depuis tout petit (je vais en vacances chaque été à  Capbreton depuis l''ge de 5 ans !!) et j'ai décidé de prendre ce sport comme objet dans le cadre de ma thèse de sociologie (validée à  Nantes en 2005). Surfeur de niveau modeste, je me positionne donc plutôt du côté de l'intellectualisation et l'objectivation des usages sociaux !

M-S : Sociologue dans la vie, pourquoi avoir choisi cette voie ?

C.G : En fait, je travaille depuis une dizaine d'années sur les usages politiques du sport à  l'échelle des collectivités locales. Je trouve que c'est passionnant de comprendre l'envers du décor : ce qui fait courir les gens (ici les élus locaux), comprendre leurs intérêts, leurs manières d'agir, de penser au regard de leur position sociale (qu'elle soit professionnelle, familiale, élective, sportive...). La sociologie est une science qui permet en outre de rompre avec ce qu'on appelle les croyances ou le "sens commun" et, au sujet du surf et des surfeurs, comme j'ai pu le montrer dans mes travaux de recherche, les catégorisations spontanées sont légions !

En fait, je trouve que la sociologie est une science qui démystifie le monde social et qui rend soit énervé (ça m'arrive !), soit fataliste devant l'inévitable prégnance des mécanismes sociaux. Mais, en tout cas, il est difficile de rester neutre devant les conclusions sociologiques sur la question des déterminismes, par exemple dans le système éducatif ou encore dans la constitution des goûts (littéraires, sportifs, etc.).

M-S : Tu es l'auteur d'un livre s'articulant autour du surf, "L'univers du surf et stratégies politiques en Aquitaine", qu'est-ce qui t'a motivé dans tes travaux de recherche ?

C.G : Ce livre, paru en 2006 aux éditions de L'Harmattan, est directement issu de mon travail de thèse, avec quelques lourdeurs universitaires en moins concernant la forme ! En réalité, en m'engageant dans un travail de thèse (en sociologie, un doctorat dure au moins 4/5 ans), j'ai cherché à  identifier une problématique susceptible de me motiver pendant plusieurs années ! Ayant étudié les politiques publiques sportives en DEA, c'est une suite logique en quelque sorte.

M-S : Comment ce livre a été reçu par les acteurs de la glisse ?

C.G : Le statut de livre "universitaire" est moins vendeur qu'un livre grand public avec de belles photos de surf, de beaux paysages, etc. Pour autant, j'ai eu des échos tout à  fait positifs de la part de plusieurs acteurs (dans le désordre : des responsables de club, le milieu fédéral, des responsables d'entreprises du surfwear, des moniteurs de surf, des journalistes mais pas tous !, etc.).

Ce qui m'a le plus marqué dans les réactions, c'est le discours du type : enfin un écrit sur le surf et les surfeurs (et les politiques municipales) qui déconstruit les représentations trop communément admises et peu ou pas discutées. Je pense ici aux stratégies marketing du surfwear (mais c'est de bonne guerre pour vendre plus de vêtements) mais aussi à  la presse spécialisée qui, depuis de nombreuses années, tend à  imposer une vision du surf quelque peu restrictive et ancrée dans une histoire très sélective ! Même des écrits universitaires, qui n'ont, par le passé (années 1990), pas suffisamment pris de distance avec les discours de la presse spécialisée, ont conforté en quelque sorte cette vision uniformisée des « valeurs du surf ».

M-S : Tu évoques souvent « l'hégémonie du surf aquitain » ? Qu'entends-tu par là  ?

C.G : Que ce soit sur les plans historiques, médiatiques, d'organisation de compétitions, de maillage associatif, la région Aquitaine représente un poids tout à  fait central dans l'univers du surf français mais aussi européen. La FFS y a son siège, comme la plupart des marques du surfwear européen. Il y a aussi une formation universitaire. Il suffit par ailleurs de voir comment les écoles de surf en été ont investi, depuis quelques années, l'espace public qu'est la plage : on a affaire à  une vraie appropriation symbolique et physique de la plage (ce qui pose beaucoup de problèmes pour les municipalités, qui tentent de réguler cette activité économique).

J'ai travaillé pour le compte de la DRDJS l'été dernier dans le cadre d'une étude sur les moniteurs de surf et les questions d'employabilité suite à  la réforme des diplômes (passage du BEES vers le BPJEPS). Cette étude conforte l'idée selon laquelle l'Aquitaine est un territoire majeur dans le développement du surf, ce que les élus locaux ont bien compris d'ailleurs (mais pas tous !). D'autres régions sortent cependant de plus en plus leur épingle du jeu : je pense en particulier à  la Bretagne avec un réseau d'écoles de surf très pertinent et des jeunes qui ont un super niveau.

M-S : Comment expliques-tu le fait que des régions comme la Vendée d'où tu es originaire ne soient pas reconnues comme une terre de surf au même titre que la région Aquitaine ?

C.G : Le spot de la Sauzaie, c'est quand même pas La Piste ! En fait, ça tient à  plusieurs paramètres : la pratique est plus récente en Vendée, il y a moins de pratiquants, les municipalités « découvrent » le surf de haut niveau, il n'y a pas de champions de niveau international et la culture locale c'est plus le Vendée Globe ! Mais c'est vrai que ça change : il y a des surfeurs en toutes saisons et pourtant l'eau est plus froide qu'au Pays Basque ! Çtre reconnue comme « terre de surf » est un processus qui s'établit sur le long terme !

M-S : En avril s'est déroulé le Protest Vendée Pro. Est-ce que ce genre de compétition va dans le sens des stratégies politiques que tu exposes dans ton livre ?

C.G : Oui bien sûr ! Marketing territorial, retombées médiatiques et politiques (électorales ?) pour la municipalité de Brétignolles sur mer. Il faut bien voir qu'une volonté politique n'est que rarement très neutre et propre à  défendre le Bien Commun. Non pas qu'il faille toujours voir dans les décisions politiques du cynisme et du particulier, mais c'est souvent le moteur ! C'est cependant ce qui fait bouger les choses localement : devenir LA commune réputée pour le surf (ou une autre activité sportive au demeurant).

M-S : Sur la période de ton étude, tu mets en lumière le faible nombre de licenciés par rapport au nombre de pratiquants libres ? Comment tu expliques cela ?

image2C.G : Cela vient des conditions sociohistoriques du surf. Il n'y a pas de nécessité d'installations sportives (gymnase, terrain, patinoire...), on peut pratiquer seul : pas besoin d'organisation pour pouvoir pratiquer (ce n'est pas le cas des sports co par exemple, même si on voit de plus en plus de pratiquants auto-organisés en basket et foot "de rue"...). Les marques du surfwear connaissent un fort succès marketing avec cela d'ailleurs. Je me souviens d'une pub Gotcha vu dans un vieux Surf Session : « anti compète », « la compète tue les valeurs du surf », etc. Un discours très virulent ! Et, à  la page suivante, la même marque qui sponsorise le Tahiti Pro avec une pro team !!! Tout cela conforte une sorte de distance avec l'institution, représentée en l'occurrence par la FFS et les clubs. Cela vient aussi du succès de l'imposition des discours journalistiques (recopiés sur la presse anglo-saxonne) qui tend à  considérer le surf comme étant plus un style de vie qu'un sport. Bref, un sport ancestral, un sport de roi !

En conclusion, un club est considéré par certains comme une contrainte où les avantages ne sont pas perçus ou pas recherchés ! La FFS a un gros travail pour crédibiliser ses actions et le maillage associatif sur l'ensemble des littoraux. Mais je pense que les projets fédéraux en cours témoignent d'une volonté croissante de dynamiser le surf associatif. Cela passe sans doute par une formation des bénévoles élus, c'est-à -dire une forme de rationalisation stratégique des procédures dans les clubs. C'est à  ce prix que les surfeurs trouveront en partie un intérêt à  être en club.

M-S : Est-ce que les retombées économiques du surf profitent vraiment aux pratiquants ?

C.G : Il faut poser le problème autrement. Notamment en partant du fait que la majorité des habits de surf au sens large (lunettes, montres, t-shirt, pantalons, chaussures, etc.) n'est pas acheté par des surfeurs mais par des non pratiquants pour qui « l'image » du surf est valorisante. Après, l'impact direct des succès économiques de l'industrie du surf est à  relativiser en ce qui concerne les pratiquants : on peut très bien être un surfeur aguerri et ignorer volontairement le surfwear ! Pour autant, l'industrie du surf a facilité la « sportivisation » du surf (WCT, sponsoring, professionnalisation...) et a donné beaucoup d'emplois entre Hossegor et Saint-Jean de Luz !

Les pratiquants qui critiquent l'intrusion de l'économique dans les soi-disant valeurs du surf n'ont rien compris : ils tentent simplement de se distinguer en valorisant ce qu'ils perçoivent comme étant l'essence du surf (voyage, culture, etc.). Or, rappelons le, il s'agit d'une construction sociohistorique (même si on ne peut totalement nier certains aspects de l'histoire du surf en France : mais ceux qui revendiquaient cette fameuse « contre-culture » étaient issus de milieux sociaux favorisés !).

M-S : Penses-tu que la crise économique actuelle va changer quelque chose dans les politiques économiques des régions surf, des marques...

C.G : Les marques sont déjà  concernées par la crise : la hausse du chiffre d'affaires ne risque plus d'être à  2 chiffres cette année ! Elles vont être obligées de rationaliser sérieusement leurs politiques managériales, de communication etc. Les surfeurs pro seront sans doute touchés directement, si ce n'est déjà  le cas ! Le cas de l'annulation du Rip Curl Pro cet été à  Seignosse illustre en partie ce constat.

Pour ce qui est des collectivités territoriales, il est évident que les budgets publics vont être réfléchis stratégiquement et que ce qui peut apparaître comme superflu ou moins utile politiquement (ou en retombées socioéconomiques) ne sera pas accompagné. Ce peut être un soutien financier à  un club de surf, des crédits pour l'organisation d'un festival ou d'une compétition, etc.

M-S : Si aujourd'hui on te demande de définir un surfeur, tu réponds quoi ?

C.G : Le surf est ce que les agents sociaux en font. Le surf n'a pas de valeur, pas d'idéologie. Aussi on peut attribuer au surf (comme à  toute activité humaine) un sens particulier. Pour certains, le surf est un sport professionnel, pour d'autres, un style de vie, une contre-culture ou encore un simple jeu de plage, un sport fédéral, etc. Le surf peut être synonyme de compétition, de voyage, de drogue, de plage, de sport, de contre-culture, de champ économique très dynamique, etc. Je dis dans la thèse que les sens du surf sont malléables : chacun peut en dire ce qu'il veut en fonction de son propre intérêt (c'est notamment ce qui fait la variabilité des politiques municipales en Aquitaine !). Partant de cette analyse, pour moi, un surfeur, c'est aussi bien le pro, que le débutant qui pratique une semaine par an pendant ses vacances. Il suffit juste de distinguer le surfeur débutant, le surfeur occasionnel, le surfeur assidu de bon niveau, etc. En fait, chercher à  définir le vrai surfeur, c'est souvent l'apanage de ceux qui veulent se distinguer des autres, des débutants, des touristes, etc. c'est un peu ridicule au fond ! Tout comme le localisme d'ailleurs....

M-S : A titre personnel, comment vois-tu l'avenir du surf dans 10 ans ?

C.G : Le surf répond à  de nombreuses logiques dont les frontières sont encore trop imperméables (surf scolaire, surf fédéral, surfwear, etc.). Je pense que la carte à  jouer réside dans le développement du surf scolaire, dans la gestion cohérente des écoles de surf (et donc l'emploi des moniteurs), etc. Aussi, le surf va devenir, bien au-delà  de l'Aquitaine, un sport à  part entière qui sera bien accompagné par les pouvoirs publics. Pour ce qui est du haut niveau, si Florès pouvait gagner des WT ou devenir n°1, il est certain que les retombées médiatiques seraient très importantes en France (à  l'image, toute proportion gardée, des handballeurs français). La question serait alors de faire perdurer dans le temps cette image positive (médiatisation accrue, hausse du nombre de licenciés, multiplication des compétitions, etc.).

De manière générale, je me rappelle, au début de mes investigations scientifiques (en 2000/2001), il y avait encore des élus ou des responsables de club ou encore des salariés de marques de surfwear qui disaient que le surf était encore un effet de mode et qu'il fallait attendre pour que ce sport soit véritablement ancré dans les représentations. Je pense que l'univers du surf est, en France, une composante incontournable qui ne répond pas uniquement, loin de là , à  un effet de mode, entendu comme éphémère.

M-S : Quelque chose à  ajouter ? C'est le moment !

C.G : Tous les éléments exposés ci-dessus sont issus de recherches documentaires, d'entretiens et d'analyses statistiques. Aussi, je propose aux éventuels détracteurs de jeter un coup d'oeil à  mes publications sur le sujet où le lecteur y trouvera des preuves. Le seul risque : remettre en cause les mythes et les idéologies qui entourent l'univers du surf et qui répondent finalement à  des logiques marketing et économiques !

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Propos recueillis par mango-surf.com - PubliŽé le